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Le mal-être se vit généralement seul et dans le silence !

Il se manifeste à l’intérieur de soi, en profondeur de son être. Peu de gens le perçoivent et certains, même, l’ignorent. Tout le monde ne peut ainsi, mettre des mots sur ces maux qui rongent et abîment ou, lorsque c’est fait, c’est souvent après une longue souffrance ou même trop tard.

L’histoire de l’étudiant Matar Diagne dans une lettre poignante qu’il aurait laissé avant de mettre fin à ses jours, l’illustre parfaitement.

Un acte de désespoir qui sonne comme un cri du cœur!

Ce geste tragique, interpelle chacun d’entre nous sur l’urgence de la prise en charge de la santé mentale dans nos universités, nos lieux d’apprentissage et nos familles.

« J’ai décidé de mourir dans la dignité plutôt que de vivre dans le déshonneur ».

Ces mots résonnent comme un signal d’alarme. Ils traduisent une souffrance longtemps tue, une détresse profonde face à un isolement qui aurait pu être évité. Derrière ce drame, se dévoilent des questions majeures sur la place que nous accordons à l’écoute, à l’empathie, la bienveillance et l’attention portée aux personnes qui nous entourent (étudiants, parents, amis, frères, sœurs…) et à leur bien-être psychologique.

Dans nos sociétés, la souffrance mentale est souvent minimisée, voire niée. On encourage l’endurance au détriment du mieux-être :

  • « Yàlla ku Mu bëgg rekk Lay teg nattu! Dieu fait peser les plus grandes épreuves sur ses plus forts soldats « 
  • « Góor du jooy! Un homme ne pleure pas« 
  • « Àdduna yombul, dangay dëgër! Lu metti yàgg na ci àdduna! Il faut encaisser, la vie est dure« .

Ces croyances entretiennent un cycle de souffrance qui empêche certains individus de demander de l’aide et de prendre soin d’eux. Les mentalités doivent être changées pour déconstruire les croyances limitantes. Nous devons briser ces tabous et enseigner dès le plus jeune âge que la santé mentale est aussi essentielle que la santé physique.

Nous sommes tous des êtres singuliers. Chacun de nous a ses forces, ses faiblesses, ses traits de caractère et de personnalité qui la définissent, la façonnent et font qu’il se représente le monde comme il le fait. Le comprendre aide à pratiquer le non jugement et l’acceptation de l’autre. Dans la lettre qui lui est attribuée, Matar Diagne se décrivait comme une personne réservée, et son isolement aurait été mal interprété, alimentant moqueries et malentendus. Pourtant, la manière propre de s’exprimer et d’interagir avec le monde pourrait être une richesse et non une tare si l’on œuvrait sincèrement à voir le meilleur de chacun ou, tout au moins, s’abstenir de juger. “Quand on juge on ne sait pas, et quand on sait on ne juge pas” comme disait ce grand sage!

Nous avons trop souvent tendance à juger sans comprendre, à exclure ceux qui ne s’intègrent pas selon des normes préétablies. L’introversion, la retenue ou la réserve est perçue comme un repli volontaire, alors qu’elle peut être une manière naturelle ou préférentielle de se représenter le monde.

Nous avons besoin d’apprendre à reconnaître et à respecter les différents modes d’expression des êtres humains. Car nos mots et comportements à l’égard d’autrui peuvent blesser et tuer plus qu’un poignard. Ils peuvent détruire des vies dans l’indifférence générale.

Le harcèlement ne se présente pas toujours sous des formes visibles. Il peut être insidieux, prendre la forme de phrases banales et répétées, des jugements, des insinuations qui rongent progressivement leur destinataire. Des expressions telles que « Kii du wax, dafa miikar! Il ne parle à personne, il est sournois« , « kii bëggul nit, dafa siis! Il est toujours seul, c’est un antisocial« , semblent anodines, mais elles suffisent parfois à enfermer une personne dans la souffrance et ce, d’autant plus que nous n’avons pas tous les mêmes pré-requis pour faire face à des violences, attaques ou harcèlement. Bien vrai que cela s’apprend notamment à travers la pratique et l’incarnation de la résilience, la prédisposition de chaque personne à ces aptitudes n’est pas homogène.

Nous avons ainsi besoin de reconnaître que certaines paroles peuvent être aussi destructrices voire pires que des coups physiques, et que leur impact peut être dévastateur sur le long terme. Il est essentiel d’éduquer les étudiants, les enseignants et les éducateurs de manière générale ainsi que les familles à identifier et à prévenir ces micro-agressions qui, accumulées, peuvent mener à des drames.

Les institutions y ont par ailleurs un grand rôle à jouer. Les établissements d’enseignement et d’apprentissage doivent cesser d’être de simples centres académiques et devenir également des espaces de vie bienveillants, ou l’on est capable d’accompagner les jeunes et leur personnel sur le plan humain.

Un soutien psychologique doit être professionnalisé, rendu accessible, visible et décomplexé. Les services d’accompagnement étudiant et ceux d’encadrement du personnel doivent inclure une prise en charge réelle des troubles mentaux et des souffrances émotionnelles, avec des professionnels formés pour prêter une oreille attentive et apporter des solutions concrètes.

Sensibiliser les enseignants, le personnel universitaire et des lieux d’apprentissage, les étudiants et élèves à la santé mentale est un impératif. Le harcèlement moral, les moqueries, la stigmatisation commencent très tôt, dès la maternelle et l’élémentaire.

Une prise en charge sérieuse par l’éducation et la sensibilisation est à instaurer dans tous ces établissements non pas uniquement comme réponse aux attaques mais surtout comme moyen de prévention de telles dérives. L’université et les lieux d’apprentissage et d’éducation doivent être un cadre de réalisation de soi, et non un lieu de souffrance silencieuse.

Dans la lettre qui lui est attribuée, Matar Diagne lance un appel :

« Peut-être que ma mort ouvrira les yeux à certains étudiants et certaines familles« .

Ne laissons pas ce cri rester vain. Il est temps d’agir. Il ne devrait pas s’agir d’un simple fait divers qui émeut et suscite des discussions sur 72 heures, pour qu’ensuite on passe à autre chose comme si de rien n’était. Il est temps de susciter plus de compréhension du sens de ces maux qui, malheureusement, auraient justifié son acte.

  • N’isolons personne. Ne laissons pas un camarade s’enfermer dans un silence qui le dévore.
  • Soyons vigilants. Si un proche montre des signes de souffrance, tendons-lui la main.
  • Encourageons le dialogue sur la dépression et le mal-être sans jugement.
  • Valorisons la santé mentale. Intégrons-la dans nos cursus, nos discussions et nos politiques universitaires et professionnelles.

L’homme est un remède pour l’homme. Soyons présents les uns pour les autres. Construisons des espaces où personne ne se sentira contrainte de partir pour se sentir enfin en paix. Comprenons qu’être différent n’est pas un sacrilège et que le vécu est personnel. La vie est un mystère qu’il faut vivre et non un problème à résoudre, disait le sage. Alors, apprenons à vivre ce mystère ensemble.

Que Matar Diagne repose en paix, et que ce message, qu’il soit authentifié ou non, nous éveille à une réalité trop souvent ignorée.

 

Dr. Minata SARR

Enseignante – chercheure

Coache